Eileen Gray, quand l’art de la laque amène à l’architecture moderniste

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Née en 1878 dans le petit village irlandais d’Enniscorthy, Eileen Gray manifeste à vingt ans le souhait de s’extraire de la très victorienne sphère familiale et d’entrer dans une école d’art. Sa famille comprend ses choix, même si elle n’adhère pas pleinement, et lui fournit les moyens de réaliser ses désirs en subvenant à ses besoins. Elle suit dès 1898 des cours de peintures à la Slade School of Fine Art de Londres, attirée par l’enseignement avant-gardiste qui y est délivré, puis part à Paris pour trouver l’inspiration. C’est là qu’elle découvre le style Art Nouveau puis Art Déco. Elle poursuit ses études de peinture à l’Académie Julian et l’Académie Colarossi, avant de retourner à Londres pour s’occuper de sa mère malade et reprendre son cursus artistique à la Slade School.

Eileen Gray, laqueuse Art Déco

A son retour à Paris en 1906, Eileen Gray commence à travailler comme artiste laqueuse sous la direction de Seizo Sugawara, puis ouvre deux ateliers, l’un dédié à la laque, auquel collabore également l’ébéniste Kichizo Inagaki, socleur de Rodin, qui manie à la perfection les essences de bois, et l’autre au tissage de tapis, technique qu’elle a apprise lors d’un voyage dans les contreforts de l’Atlas avec son amie Evelyn Wyld, avec laquelle elle continuera de travailler pendant plus de vingt ans.

Panneaux de laque et tapis sont désormais ses nouveaux supports d’expression. Chaque pièce laquée ou tissée, au préalable dessinée et peinte à la gouache, s’incarne désormais dans la densité et l’épaisseur des matériaux. Le travail en deux dimensions intègre peu à peu la mesure de la profondeur.

De leurs ateliers sortiront des piéces emblématiques comme Le Magicien de la nuit, le fauteuil Sirène et les œuvres commanditées par le célèbre couturier Jacques Doucet. La communion de leurs savoirs combinée à la sensibilité, à l’audace et au talent d’Eileen Gray sont à l’origine de certains des plus grands chefs-d’œuvre en laque du début du XXème siècle en Occident.

En 1913, elle présente sa première exposition comportant des panneaux décoratifs au Salon des Artistes Décorateurs. Elle va combiner dans son travail laques et bois rares, abstractions géométriques et motifs d’inspiration japonaise.

En 1922, toujours à Paris, Eileen ouvre la Galerie Jean Désert avec l’aide de Jean Badovici, architecte et critique roumain, qu’elle a rencontré l’année précédente. Elle obtient alors des commandes pour lesquelles elle reprend sa collaboration avec Sugawara et Evelyn Wyld.

Elle conçoit le Boudoir de Monte-Carlo pour le XIVe Salon des Artistes Décorateurs de Paris, où un lit de type “pirogue” et des lampe de chevet et lampadaires “afro-cubistes” en ivoire, parchemin et bois laqué sont jugés extravagants. Le projet, qui présente également ses tapis et paravents en briques, attire l’attention du mouvement De Stijl, un groupe dont les théories et réalisations l’inspireront par la suite.

 

Eileen Gray, architecte-designer moderniste

Admirative de l’architecte-designer hollandais Gerrit Rietveld, auquel elle rend hommage avec sa table De Stijl en 1924, elle renonce bientôt aux “monstruosités de l’Art Déco” et renie ses lampes et bois laqués pour se tourner vers ces nouvelles tendances.

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Table De Stijl / Eileen Gray, 1924

 

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Fauteuil Bibendum, c.1930. Collection privée © Christian Baraja, Studio SLB

Inspirée également par les récentes réalisations en tube d’acier de Marcel Breuer, comme la chaise Wassily éditée en 1925, Gray va orienter la conception de son mobilier sur la fonctionnalité.

Elle commence à utiliser les nouveaux matériaux comme le tube de métal, le verre et le liège, après avoir expérimenté le procédé sur des lampes. C’est là qu’elle conçoit son prototype de table ajustable.

Avec ce nouveau style de mobilier symbolisé par son fauteuil rond Bibendum, elle amorce son tournant moderniste. Elle devient avec Marcel Breuer, René Herbst, Charlotte Perriand ou Gerrit Rietveld, l’un des précurseurs du mobilier à structure d’acier tubulaire.

 

 

Dans le même temps, encouragée par Jean Badovici, elle se dirige vers l’architecture. C’est au Cap Martin, à Roquebrune, qu’elle choisit et achète un terrain en 1926 et que tous les deux commencent à travailler sur la Villa E-1027, dont les croquis sont réalisés avec Badovici puis finalisés pour l’aménagement intérieur par Gray, avec en particulier la Table ajustable circulaire en verre et les fauteuils Transat et Non-Conformiste.

 

Table ajustable, Eileen Gray, c. 1925

 

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Fauteuil Transat, 1926-1929
Sycomore verni, acier nickelé, cuir synthétique. Mobilier provenant de la maison E-1027  ©Centre Pompidou, Musée national d’art moderne, Paris  © Jean-Claude Planchet /DR

 

Non-conformist chair, Eileen Gray, 1926
©MDBA

Avec la villa E-1027, le couple d’architectes Gray et Badovici, tout en reprenant extérieurement les cinq points de l’architecture moderne énoncés en 1927 par Le Corbusier, entame une critique des premières réflexions proposées parallèlement par celui-ci pour l’aménagement intérieur d’un habitat moderne collectif standardisé. Cette critique est notamment introduite par l’idée que l’aménagement interne doit demeurer intimiste et n’est pas uniquement le résultat de la structure externe.

Combinaison d’un axe vertical (l’escalier en colimaçon donnant accès au toit-terrasse) et de plans horizontaux (les deux niveaux de la villa surmontés du toit-terrasse), la maison est organisée autour d’une pièce principale tout en accordant une réelle importance aux espaces secondaires. Orientés selon la course du soleil, les espaces intérieurs dialoguent avec l’extérieur par le biais de différents systèmes coulissants.

Unité organique de 120 m2 dotée d’une âme, E 1027 est un modèle de modernité sensible. Gray et Badovici souhaitaient ici que l’homme « retrouve dans la construction architecturale la joie de se sentir lui-même, comme en un tout qui le prolonge et le complète. »

Villa E-1027 © Kasper Akhoj

 

Intérieur villa E-1027 © Kasper Akhoj

A noter que Le Corbusier, qui, avec son épouse monégasque, fréquente régulièrement le couple, impose l’idée de neuf fresques qu’il peint lui-même à même les murs.
Sur chaque peinture, dont les couleurs franches rompent avec la blancheur de cette villa puriste, l’artiste appose sa signature, comme pour prendre possession des lieux. Celles-ci deviennent vite un sujet de discorde entre Gray et Le Corbusier, l’artiste irlandaise les considérant à juste titre comme une intrusion dans sa démarche architecturale.

Mais Le Corbusier convaincra finalement Badovici de les conserver….

La villa, abandonnée, squattée et vandalisée puis enfin classée et acquise en 2000 par le Conservatoire du Littoral, sera réhabilitée et ouverte au public en 2015.

 

Les années 1930 sont une période charnière pour la société française. La montée du chômage puis l’accès aux congés payés poussent les architectes à repenser les équipements sociaux et culturels. Ainsi, Eileen Gray, qui a une sensibilité politique de gauche, est l’une des précurseurs dans le domaine et fait des enjeux du logement social l’une des caractéristiques de son œuvre.
Son premier projet à dimension sociale se nomme « Tente de camping » en 1930, où elle intègre une conception résolument tournée vers le loisir de masse. La même année, elle imagine un concept de logement appelé « Maison minimum » où elle développe l’idée de maison individuelle à ossature démontable se modulant selon la topographie du lieu.

En 1931, Eileen Gray se lance dans la conception de sa propre maison Tempe a Pailla (en dialecte mentonnais, « le temps de bailler »), unique projet qu’elle dessine entièrement seule. Edifiée à partir de 1934 sur d’anciennes citernes dans les hauteurs de Menton, la maison, au milieu des vignes et des citronniers, se veut cachée des regards. Si Tempe a Pailla reprend certains concepts de la villa E-1027 en multipliant les références au paquebot et en ajoutant au schéma d’ensoleillement un schéma directionnel des vents, elle témoigne néanmoins d’un traitement architectural à la croisée du modernisme et du vernaculaire. La farouche indépendance d’esprit d’Eileen Gray l’incite plutôt à répondre à ses désirs et à ses propres besoins qu’à mettre en application les « cinq points de l’architecture moderne » définis par Le Corbusier et Pierre Jeanneret. Portant à son paroxysme, dans ce projet, la relation architecture / mobilier, elle y développe un mobilier prototype : meuble mobile pour pantalons, siège-escabeau-porte-serviettes, banquette amovible, armoire extensible.

 

Après la guerre, elle est largement oubliée par le corps architectural. Elle continuera cependant ses recherches sur l’urbanisme social .


A 76 ans, secondée par un architecte local, Eileen Gray s’engage dans un dernier projet d’architecture, la restauration et l’extension d’une bastide abandonnée qu’elle détient depuis 1939 au cœur d’un vignoble, au sud de Saint-Tropez. Lou Pérou sera son dernier refuge estival. La sobriété du lieu, la simplicité des volumes, la rusticité des matériaux, la proximité de la nature séduisent la créatrice qui vient y inscrire un projet discret et modeste. Dans un style clairement vernaculaire, l’architecture sommaire vient dialoguer avec le jardin et l’aménagement des terrasses. Intérieurs et extérieurs s’entremêlent et se répondent alors avec sobriété et délicatesse.

 

Eileen Gray, artiste avant tout …

A 95 ans, Eileen Gray peint encore des toiles abstraites dans son appartement de la rue Bonaparte. « Elle sentait profondément l’esprit des objets, les contemplant, les analysant, les perfectionnant. Ses créations étaient le fruit de recherches menées dans l’isolement le plus absolu », raconte Peter Adam, son biographe. Dans ses notes, ce dernier a retrouvé cette citation de Julien Green : « D’une façon générale, c’est le problème de toute vie : s’échapper. […] Presque toujours, notre agitation est en surface ; au fond de nous, il y a une région calme, et du bonheur pour qui en veut. »

Eileen Gray s’éteint le 31 octobre 1976 à Paris, à l’âge de 98 ans.

Aujourd’hui, ses pièces sont parmi les plus prisées du marché et sont visibles dans les plus grandes institutions comme le Centre Pompidou, le Metropolitan Museum of Art, et The National Museum of Ireland.

 

 

 

 

Sources :
Dossier de presse, exposition 2013, Eileen Gray, Centre Pompidou, Paris
Le Temps, https://www.letemps.ch/lifestyle/embarquement-e1027